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Lettre des réseaux de chercheurs et des collectifs sur les cultures, les didactiques, les langues et les littératures

Point de vue

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Point de vue : Émile Tanawa, Directeur du Bureau Afrique de l’Ouest

L’Afrique de l’Ouest est une région francophone par excellence. Le français est la langue d’enseignement et de recherche dans la plupart des universités implantées dans les neuf pays que sont le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée Conakry, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal, et le Togo. Il faudrait y ajouter la Gambie, le Cap-Vert et le Ghana où l’on retrouve des universités membres de l’Agence universitaire de la Francophonie. Ici, comme ailleurs, le français permet de communiquer, de mener des affaires, de rendre service à des usagers, de faire de la diplomatie, et surtout d’échanger avec le reste du monde.

Tous ceux qui parlent la langue française ne sont pas forcément allés à l’école. Où donc ont-ils appris cette langue ? Ces lieux, parfois insoupçonnables, sont-ils accessibles aux spécialistes qui travaillent dans les universités et les centres de recherche ?

Que peut attendre un utilisateur de la langue française de la communauté des chercheurs et des enseignants ? La manière dont ces derniers se positionnent par rapport au premier est-elle rassurante quant à l’avenir du français dans la région ? Avec quels moyens méthodologiques et financiers va-t-on développer la langue française ?

Face à ces questions, nous pouvons envisager un partenariat d’un autre type qui permette de répondre aux préoccupations majeures des francophones et autres francophiles dans la région Afrique de l’Ouest.

Des préoccupations à prendre en compte

-  Relever le niveau du français à l’oral et à l’écrit chez les étudiants, et renforcer leurs compétences linguistiques en fonction de leurs différents domaines  : le niveau du français à l’oral baisse chez les étudiants et lorsqu’on le leur fait remarquer, ils ont tendance à ne plus prendre la parole en public ou devant leurs professeurs. Ce constat pose aussi le problème de l’accessibilité aux enseignements dans les universités. Il est utile de développer des stratégies en vue de renforcer la pratique du français à l’école, au lycée, à l’université et en dehors de ces espaces.

La baisse du niveau du français à l’écrit, y compris chez les élèves et les étudiants, peut être considérée, à bien des égards, comme un corollaire de la baisse de niveau à l’oral. Quelle serait la cause de ce phénomène ? On peut remettre en question les méthodes d’enseignement, souligner l’absence de pratique de la lecture rendue plus difficile par l’inaccessibilité des ouvrages en français, ou encore, mettre en relief le partenariat souvent mal négocié entre les autres langues et le français... Le niveau général en français constitue un réel problème dans les milieux académiques, qui est source de nombreuses frustrations, aussi bien chez les étudiants que chez les enseignants. Il convient d’apporter des réponses adaptées aux spécificités des terroirs de l’Afrique de l’Ouest.

Les actions répondant à ces préoccupations peuvent concerner en première approche les formateurs qui à leur tour seraient outillés pour mieux aider les étudiants en difficulté. Il s’agirait surtout de créer une dynamique permettant en fin de compte de relever le niveau de locution et de rédaction. Ces actions doivent toutefois s’appuyer sur un diagnostic scientifique permettant d’identifier les besoins réels.

-  Prendre en compte les différents usages de la langue française dans la conception des programmes de formation  : la prise en compte des usages du français a conduit - semble-t-il - à la notion de compétences, mais ceci ne s’est pas suffisamment traduit sur le terrain. Si la valeur d’usage de la langue française avait été mieux considérée par les enseignants et les chercheurs, il aurait été plus aisé de développer des partenariats non seulement avec des non-spécialistes, mais aussi avec les équipes travaillant dans d’autres domaines scientifiques : sciences physiques, environnement, sciences de la santé, géographie, etc. Une des portes d’entrée pourrait être la communication, car bien souvent les spécialistes ne parviennent pas à communiquer sur des sujets spécialisés avec les non-spécialistes, faute de vocabulaire. Entre autres solutions, la réponse à ces besoins de communication pourrait mobiliser différentes équipes de domaines différents.

-  Favoriser l’intercompréhension des langues dans la région  : la langue française est pratiquée en Afrique de l’Ouest avec d’autres langues, comme le portugais. De plus, à la faveur de l’intégration socioéconomique dans la région, les populations se déplacent plus facilement d’un lieu à un autre pour leurs affaires, sans nécessairement avoir appris la langue du pays d’accueil. Il en est de même pour les universitaires dans leurs échanges internationaux. Des réflexions et des formations ont été menées sur l’intercompréhension dans les contextes africains, comme outil pour le plurilinguisme. Des pistes de politique linguistique intéressantes ont été dégagées, des outils pour la formation à l’intercompréhension, l’enseignement réciproque ou simultané des langues ont été élaborés et expérimentés, avec l’appui de l’AUF et de l’Union Latine. Ils mettent en avant les capacités d’utilisation de toutes les langues dans la variété des usages sociaux.

-  Assurer la professionnalisation des filières d’études françaises  : Le problème de la professionnalisation se pose avec acuité dans les disciplines de la linguistique et des études françaises. Dès lors, les questions suivantes peuvent être posées : quels autres métiers sauraient être accessibles aux étudiants de ces filières ? Dans la mesure où les curriculums sont peu diversifiés, quelles actions faudrait-il entreprendre pour développer de nouvelles compétences professionnelles ? Par ailleurs, la professionnalisation est l’un des points faibles de la mise en œuvre de la réforme Licence-Master-Doctorat (LMD) dans les universités de la région. Les spécialistes des études françaises ne peuvent pas corriger seuls cette situation, d’où la nécessité impérieuse de développer de nouveaux partenariats pour la recherche et pour l’enseignement. Deux pistes sont régulièrement évoquées dans le cadre du LMD :

  • le renforcement de la professionnalisation pour les débouchés considérés comme « naturels » pour ces départements (formation des enseignants de langue, formation des traducteurs et des interprètes) ;
  • ouverture beaucoup plus large vers d’autres débouchés qui convoquent également d’autres disciplines (journalisme, métiers de la communication et de la culture, métiers du tourisme, métiers de l’interculturel dans les entreprises, métiers de l’industrie des langues, etc.).

Il faudrait alors du soutien aux universités, pour qu’elles fassent le bon choix dans la prise en compte des questions linguistiques dans la mise en œuvre du LMD.

-  Contribuer à répondre aux importants besoins de traduction d’autres langues vers le français  : les besoins de traduction et d’interprétariat sont importants en Afrique de l’Ouest. Il s’agit là de l’un des créneaux pour la professionnalisation, d’où la nécessité, pour les réseaux de chercheurs, les réseaux institutionnels et les réseaux de départements d’études françaises, de se positionner par rapport à ces besoins professionnels. Mais la difficulté est plus grande ici, dans la mesure où il faut prendre en compte la globalité de la politique linguistique dans les établissements car les autres langues doivent aussi être équipées.

-  Favoriser l’interaction entre les langues nationales et le français afin de puiser, dans la culture locale, toute la richesse nécessaire à la formation des étudiants et à la production de connaissances nouvelles : les chercheurs en éducation, les linguistes, sociolinguistes, didacticiens en francophonie et dans d’autres aires linguistiques ont largement montré que l’apprentissage des langues et le développement harmonieux des compétences ne peuvent être déconnectés (à tous les niveaux) de la connaissance et de la mise en valeur des langues en contact dans le milieu social. La prise en compte du plurilinguisme dans les sociétés africaines est un élément primordial pour la réflexion sur les questions de langues. Les États Généraux de l’enseignement du français en Afrique subsaharienne francophone (Libreville, mars 2003) et le Forum de Bamako sur le multilinguisme (janvier 2009) ont fait référence à de nombreux travaux publiés depuis une vingtaine d’années. Sur cette question, le projet LASCOLAF - Langues de scolarisation dans l’enseignement fondamental en Afrique sub-saharienne francophone mis en œuvre entre 2007 et 2009 par la communauté des chercheurs du programme de l’AUF, en partenariat avec l’Agence française de développement et le Ministère des Affaires étrangères et européennes de la France en est un dernier exemple.

-  Renforcer les compétences linguistiques des enseignants du secondaire à travers la formation initiale et la formation continue assurées par l’enseignement supérieur : les centres universitaires d’enseignement des langues qui accueillent des publics très divers, pas seulement anglophones ou lusophones mais aussi francophones, ont développé des modèles pédagogiques ainsi qu’une réflexion sur la place du français langue seconde. Leur association, en réseau pour certains d’entre eux (notamment le Réseau des centres de français langue étrangère d’Afrique- RECFLEA), devrait permettre d’élaborer une politique régionale de service linguistique universitaire.
Comment mettre à profit la masse critique de production scientifique déjà existante ?
Dans quelles directions faut-il stimuler les projets de recherche à venir et dans quel but ?
Comment la recherche peut-elle aider à développer des dispositifs et produire des outils d’équipement pour l’enseignement de la langue sur des objectifs et des compétences variables ?

Les moyens à mettre en œuvre pour faire face aux préoccupations majeures

Pour répondre à ces préoccupations les moyens à mettre en œuvre en Afrique de l’Ouest peuvent être les suivants :

  • dresser un état des lieux actualisé de la formation et de la recherche dans les domaines des études françaises à l’échelle régionale, avec pour objectif d’élaborer une cartographie des études françaises dans la région ;
  • contribuer à rompre l’isolement des départements d’études françaises par rapport aux autres disciplines dans les universités et par rapport aux usagers de la langue française autres que les spécialistes ;
  • renforcer les relations d’action entre les équipes de la région ;
  • veiller à la prise en compte des usages de la langue dans la mise en œuvre du LMD
  • préciser et développer des outils TICs adaptés aux études françaises ;
  • encourager et soutenir des projets de recherche transversaux moyennant par exemple la diversification du partenariat dans les équipes de recherche ;
  • mettre à profit la production scientifique disponible dans les domaines des études françaises ;
  • remettre en œuvre des bourses de stage culturel ciblées en fonction des objectifs à atteindre.

En conclusion, le plus grand défi dans la région Afrique de l’Ouest, consiste à mesurer l’importance de la valeur d’usage et de l’utilité de la langue française non seulement dans les universités, mais aussi et surtout dans les milieux socioprofessionnels, de manière à former autrement les formateurs et les étudiants des autres disciplines. L’enseignement devant être soutenu par la recherche, de nouveaux partenariats associant universitaires et non universitaires de différents horizons devraient permettre non seulement de faire émerger de nouveaux sujets, mais de garantir la pertinence des travaux, de mobiliser les moyens humains, méthodologiques et financiers à mobiliser pour atteindre les objectifs poursuivis. L’Agence peut y contribuer efficacement.

Pour réaliser sans retard les moyens que nous avons identifiés, nous proposons d’organiser un séminaire régional mettant en contact les responsables des départements d’études françaises, les responsables d’autres filières universitaires, les décideurs et les partenaires afin d’élaborer avec eux un plan d’action à mettre en œuvre à partir de l’année 2011. Nous proposons aussi de renforcer l’action des réseaux thématiques de chercheurs dans la région à partir d’une analyse critique qui pourrait être menée à l’occasion de la rencontre des responsables de départements universitaires de français.

Émile Tanawa
Directeur du Bureau Afrique de l’Ouest
Agence universitaire de la Francophonie
Avec la collaboration de Michel Guerrero et Thierry Tréfault